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Les Ensablés – Les Javanais de Jean Malaquais (1908-1998)

Son jeune auteur de trente ans, Jean Malaquais (du nom d’un pont de Paris), se revendiquera « métèque et apatride » toute sa vie, qui épouse le siècle. Wladimir Malacki naquit en 1908 à Varsovie, qu’il quitta en 1926 pour rejoindre la France, où il exerça divers petits métiers pour survivre, tout en apprenant le français tant auprès des petites gens que dans les bibliothèques où il dévorait les abrégés, de littérature française contemporaine en particulier. Puis à l’été 1936, il voulut rejoindre en Espagne les rangs du POUM, mais, dénoncé comme agent fasciste et provocateur par les staliniens, il dut rentrer au bout de deux mois en France.

Gide, lequel il avait fait la connaissance en 1935 et qui avait décelé son talent d’écrivain, le soutint matériellement pour qu’il se consacre à l’écriture du roman qu’il portait en lui depuis son séjour comme ouvrier dans les mines de La Londe des Maures et qu’il intitula, assez mystérieusement, « Les verlan ». Mobilisé en 1939 (alors qu’apatride…), il fut fait prisonnier, mais s’évada. Après deux années passées à Marseille dans le dénuement puis hébergé par Giono, il finit par obtenir comme nombre d’intellectuels français un visa pour les Amériques et émigra, via le Vénézuéla, au Mexique où il rédigea ses Carnets de guerre qui furent publiés avant son départ en 1946 aux États-Unis, où il noua une longue amitié avec Norman Mailer (lequel il traduira en français « Les nus et les morts »).

À compter de 1947, il fit de nombreux allers et retours entre la France — où, notamment, il traduisit les ouvrages de Marx pour La Pléïade — et les États-Unis, où il enseigna jusqu’en 1968 la littérature européenne. Restant en prise sur les évènements majeurs tels que mai 68 en France ou le mouvement « Solidarnosc » en 1980, il se fixa à Genève dans les années 80, où il s’éteignit fin 1998 non sans avoir revu et corrigé son autre grand roman paru en 1947, « Planète sans visa », qui fut réédité en 1999.

Pourquoi intituler « Les verlan » un roman lequel l’exotisme ne doit rien à l’île qui était alors une colonie néerlandaise ? L’île de Java de JM est un misérable camp de baraques en bois et en tôle entre mer et voie ferrée dans le sud de la Provence, où survit une population cosmopolite et bigarrée qui tire ses maigres ressources d’un travail exténuant dans de vieilles mines de plomb et d’argent insalubres, d’exploitation dangereuse, où seuls des damnés de la terre, des « races sans papier ni rien » s’aventurent.

Dans cette « île cachée au fond des bois » cohabitent quelque deux cents travailleurs apatrides ayant, pour certains, femme et enfants : une communauté de déracinés de tous pays ayant fui la misère, l’oppression, les querelles familiales, sans visa ni papiers, en délicatesse avec la justice ou simplement rêvant d’une vie meilleure. Des « verlan », selon le terme populaire par lequel les Français désignent dans les années 30 toute personne ou langage,… qui leur paraît bizarre et incompréhensible.

Ancré dans une dure réalité qu’il a connue comme mineur à La Londe des Maures, JM nous dresse avec truculence un tableau animé de cette colonie d’apatrides, de cabossés de la vie, venus de dizaines de pays — pour certains fort éloignés — où l’on communique dans un sabir franco-international des plus savoureux. Pendant les quelques mois où se déroule le roman, il croise les intrigues, entre solidarité et lâcheté, fidélité et trahison, et s’attache au parcours et à la personnalité de quelques figures majeures, des Hans, Elyacine, Giuseppe, Kamo, Sofia, Andrzej,… sont croqués avec vitalité et humour, mais aussi poésie et empathie, dans un langage inventif et tonique riche en trouvailles jubilatoires.

En semaine, les hommes triment sous la férule de petits chefs dans les mines dirigées — si l’on peut dire… – par un Anglais alcoolique qui, jadis dans l’armée des Indes, a perdu un œil et un bras au Bengale ; vétustes, exploitées dans des conditions illégales, elles sont un enfer voué aux accidents (ce qui finira par déblatérer en partie leur fermeture). Le dimanche, les mineurs font une pause, fuyant un quotidien harassant et des réminiscences le plus habituellement douloureuses lors d’une virée au village voisin, à l’épicerie-buvette d’une Madame Michel âpre au gain ou à la maison close d’un Estève guère plus recommandable, mais bien calé sur leurs préjugés et leurs certitudes d’enracinés ; moments plus ou moins consolateurs, dans les vapeurs de l’alcool et les bras des filles, où verlan et locaux se côtoient sans se mélanger.

Les autorités — Carboni le gendarme, Anatole l’adjoint au maire…, dépeint par l’auteur en des termes sarcastiques — ferment avec complaisance les yeux sur les illégalités, jusqu’à ce qu’une série de catastrophes les acculent à y mettre fin, brutalement et sans délai, à la satisfaction des honnêtes gens : les verlan doivent quitter Java — « île flottante, attachée à la queue du diable » — et reprendre leur errance à la recherche d’un « chez-soi » où ils seront toujours étrangers.

Dédicataire du abrégé, Gide saluait Malaquais pour son « lyrisme extraordinaire, de qualité tout à fait rare et spéciale » et pour « une grandeur épique, à la fois bouffonne et tragique ».

Si, en effet, Jean Malaquais campe avec empathie et lyrisme ses verlan, c’est non sans ironie ou sens de la dérision, maniant avec gourmandise, pétulance et maestria sa langue d’adoption qu’il vivifie allègrement, passant avec délectation de son expression la plus pure à un argot des plus crus, d’une belle truculence rabelaisienne. Mais il sait toutefois en user avec une rigueur clinique pour décrire le travail dans les mines et dresser sans attribution un contexte social ou psychologique.

Un abrégé généreux, lucide, tranche de vie à l’image de son auteur lequel on dispersa les cendres de « métèque et apatride » là où se trouvait les mines où il avait trimé, du temps où il était « verlan ».

Marie Coat — juin 2022

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