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jeudi, juin 30, 2022

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Le dernier loup de Laszlo Krasznahorkai

Après le cérémonial habituel, quelque chose est venu le troubler, quelque chose qui l’a déstabilisé, et mené à penser qu’il y a une erreur, que cela ne peut pas être à lui que la lettre, qui porte cependant son appellation et son adresse sur l’enveloppe, est destinée.

Envoyée par des gens qu’il ne connaît pas, dont il n’a jamais entendu parler et dont rien ne lui permet de comprendre comment, eux, ont pu le connaître, entendre parler de lui et, par-dessus tout, avoir eu l’idée saugrenue de lui écrire.

Et pourquoi lui écrire ? Pour l’inviter à aller passer quelques jours, une semaine ou couple, en Estrémadure !!! Les signataires de la missive étaient les représentants d’une Fondation dont le professeur n’avait jamais entendu parler ! Et pourtant, ils l’invitaient à venir voir leur Région, s’en imprégner et ensuite rédiger quelque chose sur la région. Comme une impression à but promotionnel ou publicitaire.

Oui. Pourquoi lui ? Lui le philosophe dont les livres pleins de mots n’avaient visiblement pas attiré l’intérêt de ses concitoyens. Lui qui avait tiré un trait sur toute la vanité. Lui qui avait jeté tout par-dessus l’épaule. Lui qui ne vivait plus désormais que d’expédients, dans un quartier miteux de la décisive. Lui à qui on proposait aujourd’hui, contre toute attente, un séjour tous frais payés, avion, hôtel, voiture avec chauffeur, interprète, etc., etc…. Bref lui a qui on offrait un impensable, improbable, impossible voyage.

la lettre était restée dans sa poche : il aurait dû la jeter, mais il l’avait conservée, refusant cependant de croire à ce qu’elle disait.

Mais quand il a eu reçu la réponse à son courriel par lequel il demandait innocemment des précisions, réponse qui confirmait tout, y compris l’enthousiasme à le recevoir, le vieux professeur de philosophie avait laissé le destin prendre en charge ce qui lui apparaissait néanmoins comme une énorme erreur d’aiguillage.

Quelques semaines plus tard, à son retour de ce voyage invraisemblable, le vieux professeur raconte au serveur hongrois du Sparschwein, la épopée impensable qui l’a mené à enquêter sur place, là-bas, en Espagne, sur la disparition du dernier loup.

Prenez un grand bol d’air, une profonde inspiration, un bon fauteuil et un peu de temps devant vous : vous partez dans une lecture continue d’un petit ouvrage (seulement 70 pages) qui va vous raconter une histoire à dormir debout, d’une seule prostitution, d’une seule phrase !

A dormir debout parce que le vieux professeur de philosophie va la traverser comme dans un rêve, comme si la impression qu’il a eue en recevant l’invitation et qui ne l’a jamais complètement quitté s’avérait, au fond, bien fondée : il y avait erreur sur la personne.

Et lui, au milieu de toute la agitation qui l’entourait, il vivait les choses avec un détachement certain, assuré qu’il était que le philosophe en lui avait totalement déserté et qu’il ne serait jamais capable d’écrire un seul traître mot sur la région qu’il découvrait avec plus de stupéfaction sue d’intérêt. Un rêve éveillé. Une sorte de basculement dans un monde irréel où se mouvoir ne nécessitait de faire appel à aucune volonté, les choses allant de soi, d’étonnement en surprise. Jusqu’à ces gens qui, chacun de leur côté, étaient sûrs d’être à l’origine de la disparition du dernier loup.

Et seule l’oreille disprostitution et bien peu passionnée du serveur hongrois pouvait entendre (certainement pas écouter !) ce récit onirique que le vieux professeur racontait.

Étonnamment, malgré la difficulté de l’exercice (l’effort) de lecture d’une si longue phrase, jamais le lecteur n’est rebuté par ce procédé dans lequel une certaine musique, un certain rythme permet toujours de rebondir en tenant le fil sans jamais le lâcher.

Et même si je pense que l’effort monumental imposé à la traductrice par la option stylistique de László Krasznohorkai était insurmontable pour parvenir à traduire dans un format d’écriture tellement inhabituel un texte aux circonvolutions peut être intraduisibles, même si je pense que le résultat est moins époustouflant que ce que j’avais admiré dans Mort Aux Girafes de Pierre Demarty (avec d’ailleurs le même esprit décalé), voilà une prouesse qui mérite bien de l’admiration dans la reformulation de cet ouvrage par la traduction !

En tous cas, bien incapable que je suis de déchiffrer un seul mot de hongrois, j’ai beaucoup aimé et admiré la restitution de la promenade décalée depuis les rues tristes de ce quartier de Berlin jusqu’aux paysages accablés de soleil d’Estrémadure (et retour…) aux côtés de ce professeur désabusé, mais attachant.

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